J’écoute en ce moment l’interview d’Yves Bigot, le directeur des programmes de la RTBF télé, sur l’un des blogs de MINT, la nouvelle radio lancée par le groupe RTL en Belgique il y a quelques jours. Une phrase de Bigot éveille mon attention : « On fait un métier difficile, contrairement à ce que les gens pensent souvent« .
Cela me renvoie aux nombreux commentaires de mon entourage depuis que je fais ce boulot d’animateur, surtout au tout début à l’époque ou je n’imaginais pas avoir l’opportunité d’en faire une carrière. Je me souviens des commentaires du style « tu ne choisirais pas un vrai métier ? » ou « tu n’arrêterais pas de t’amuser pour faire des études ? » .
Cela n’a pas vraiment changé aujourd’hui. Malheureusement, ce boulot a parfois une image désastreuse. Souvent il m’arrive d’en discuter avec des amis ou de simples connaissances qui ne sont pas du milieu des médias, et qui ont une vision forcément subjective de mes activités. Force est de constater qu’un animateur reste, dans l’esprit de beaucoup, un être qui fait un métier facile, sans culture et sans avenir, idiot, qui « passe des disques » et « hurle dans un micro ». D’autres estiment que nous sommes des « privilégiés ».
Le journaliste ne souffre pas lui de cette image, son métier étant considéré comme plus « professionnel », sinon plus talentueux et plus « noble » parfois. Il y a d’ailleurs un accès à la profession de journaliste, des études sont possibles ( mais pas indispensables, j’en veut pour preuve les nombreux animateurs devenus journalistes par la suite, dont certains présentent ou ont présenté le JT ). Et encore, certains considèrent les journalistes comme des « gratte-papier » et n’imaginent pas un seul instant tout le travail qui précède la publication d’un article ou la réalisation d’un journal : les enquêtes, les recoupements, les coups de fils, la recherche, etc …
Pourtant, la frontière entre animateur et journaliste se veut de plus en plus fine depuis quelques années. Ecoutez par exemple le 7-8 de belrtl, et l’excellent Frederic Bastien, l’un des seuls à mon sens à pouvoir briller dans les deux domaines, et justement à mon avis parcequ’il a un énorme respect pour les deux métiers qui n’en sont en fait qu’un seul.
Soyons clairs : journaliste ou animateur, ça n’est pas l’usine. On ne peut qu’avoir du respect pour ces gens qui, chaque jour, font l’effort physique et intellectuel de répéter inlassablement les mêmes gestes sur une chaîne de montage, 8 heures par jour, à des horaires parfois ingrats et dans des conditions difficiles.
Mais je pense que le métier d’animateur, s’il est avant tout une passion, est bien moins simple qu’il n’y paraît car il implique plusieurs facteurs indispensables pour réussir à mener à bien une émission et à le faire dans la durée.
Il faut par exemple pouvoir rebondir rapidement, être suffisamment souple pour s’adapter aux impondérables et aux situations, pouvoir répondre à ceux ci sans pédaler dans la choucroute. Même lorsqu’on anime sur une radio dite « musicale » et qu’on place des interventions courtes entre les disques, il faut que ces interventions (« speaks » , comme on les appelle souvent) fassent mouche à chaque fois. C’est encore plus difficile d’animer sur une musicale car on n’a pas le droit à l’erreur, les mots doivent être pesés et choisis et il faut bien souvent pouvoir dire en 20 secondes ce qu’on aurait d’avantage le temps de dire sur une radio « talk » ou « généraliste ».
Il faut en permanence se tenir au courant de tout, se renseigner, lire beaucoup, être à l’écoute car quelle serait la réaction de l’auditeur qui évoque à l’antenne un sujet qui lui tient à coeur si son interlocuteur d’animateur n’était pas capable de le suivre ou de lui répondre? La conversation tournerait court et chacun rentrerait chez soi, déçu, puis oublierait vite.
Il faut laisser ses problèmes au vestiaire! Quel que soit les ennuis d’individus que l’on subit, tout oublier lorsque le rouge est mis et jouer notre rôle. Même et surtout les jours ou on n’en a pas envie. En toute circonstance, il faut pouvoir être gai ou triste selon les cas, très présent ou discret selon l’ambiance. J’ai ainsi le souvenir de quelques émissions réalisées dans des circonstances parfois très dures, et je crois ne pas m’être trop mal débrouillé.
Animateur, c’est parfois aussi être capable à tout moment de réaliser une interview, et c’est moins facile qu’il n’y paraît, surtout quand on fait face à quelqu’un qui est en « promo » et qui, parfois, n’en a strictement rien à faire d’être là, qui voudrait partir au plus vite, qui ne sourit que quand le rouge s’allume. Heureusement,ils sont de plus en plus rares, ceux là. Quoique…
Il faut savoir répondre aux attentes de milliers d’individus au même moment, chaque individu ayant des préoccupations et des sentiments très différents. C’est comme un cuisinier qui prépare un plat dont il doit s’assurer qu’il plaira au plus grand nombre des clients présents dans la salle.
Il faut aussi pouvoir créer des images dans la tête des gens : paradoxalement, le son fait travailler l’image en radio car chacun interprétera à sa manière le discours de l’animateur qu’il entend. Chacun se fera sa propre image de la personalité de l’animateur qu’il écoute. Chacun imaginera la couleur du studio, la taille du micro, ou la couleur du pull de l’invité. La radio à ceci de magique que contrairement à la télé elle n’impose pas ces images, un peu comme les livres. Si c’est bien fait, l’auditeur peut rêver comme s’il se plongeait dans son dernier bouquin favori.
Il faut pouvoir encaisser les critiques sans broncher, accepter que la reconnaissance se gagne beaucoup plus lentement qu’en télé, parfois supporter les inconvénients d’une exposition et d’une petite notoriété sans souvent en connaître les avantages convenus, faire face aux stéréotypes qui veulent faire croire qu’on « gagne extrèmement bien sa vie » parce qu’on a lu qu’en france certains animateurs sont sur-payés ( alors qu’en belgique ce sont des salaires bien plus modestes qui sont pratiqués ), accepter d’être jugé sans concessions, accepter les règles de l »audience, savoir travailler en équipe, avoir un immense respect pour ses interlocuteurs, travailler sans filet, peser le pour et le contre du discours, sans cesse.
Sans cesse varier le discours, utiliser de nouveaux mots, tout en gardant sa personnalité. Veiller à ne pas se prendre ( trop ) au sérieux, accepter d’avoir tort.
Avant d’atterir sur la radio de ses rêves, il faut pratiquer, pratiquer, pratiquer pendant de nombreuses années et apprendre, apprendre et apprendre encore, sur de nombreuses autres stations. Il faut se prendre des gadins, faire des erreurs parfois honteuses, accepter qu’on peut « être mauvais » ou d’avoir « raté une émission ». Puis se battre pour convaincre, dans une jungle ou 60 autres candidats briguent le même poste. Passer les épreuves. Accepter l’échec, remettre cent fois le travail sur le métier, et savourer enfin le simple franchissement d’une étape.
Une fois que l’on arrive à composer avec tout cela, alors oui on peut se considérer comme « privilégié » et se dire que l’effort en vaut vraiment la chandelle!
Et franchement, je ne voudrais rien faire d’autre.